Une des fonctions de la parole c’est d’influencer, de persuader l’autre à travers ce qu’on lui transmet. Mais sommes-nous tous égaux face à cette parole ?

« Nous sommes tous Dominici en puissance, non meurtriers, mais accusés privés de langage, ou pire, affublés, humiliés, condamnés sous celui de nos accusateurs ».

Cette idée, soutenue par Roland Barthes dans Mythologies* émerge à la suite d’un procès très médiatisé impliquant la famille Dominici, fermiers de profession. On y a mis en exergue le fossé qui peut exister entre le langage officiel, celui du pouvoir politique et judiciaire, porté par les élites et le langage dit « populaire ». L’un ne reconnaissant pas l’autre et l’autre ignorant l’un. Ce procès fût qualifié de « procès de mots » par l’écrivain Jean Giono du fait de l’absence de mot jugés adéquats pour se défendre.

« On est jugé par un pouvoir qui ne veut entendre que le langage qu’il nous prête » disait encore Roland Barthes.

Ce procès souligne l’enjeu caché derrière la nécessité de la maîtrise de la langue. S’approprier les mots c’est une manière de persuader, de se défendre, de se faire comprendre afin d’obtenir ce que l’on veut.

I/ Un art pour tous

Maîtriser ce que l'on dit c’est avoir un pouvoir sur les autres. D’après Brigitte Bourdon, « Aristote est le premier qui a formalisé l’art de manier le discours et de persuader son auditoire. [...] Pour lui, cet art est à la portée de tout le monde, et pas seulement des spécialistes**». Il est le premier à avoir institué l’art oratoire comme tel.

A la portée de tous ? OUI, quand on peut y travailler ! La maîtrise de l’oralité est une notion qui est souvent mise de côté dans le cursus scolaire français. Cela contribue à maintenir les inégalités sociales liées à la maîtrise de la langue qui ne sont pas corrigées par l’école.

L’oral est donc devenu un critère distinctif et sélectif (entretien d’embauche, oral d’admission). Il peut être un atout autant qu’un handicap.

Mais il n’est JAMAIS trop tard pour apprendre à s’exprimer à l’oral. Ce n’est pas une question d’âge ou de sexe tout le monde peut y participer !

II/ Inégaux face aux mots

Face au langage nous n’avons pas les mêmes ressources. Le langage est singulier car il est déterminé par notre catégorie sociale, notre éducation, notre histoire.

« Ces différences se donnent à voir, par exemple, dans la façon distincte qu’ont les hommes et les femmes de manier les tours de parole, de la prendre et de la couper à autrui. Dans les circonstances publiques, ces inégales dispositions peuvent provoquer, chez des locuteurs dont les propos peuvent être d’une remarquable finesse, un évanouissement de la capacité expressive***».

Parler en public c’est s’exposer au risque de se faire couper la parole, de perdre l’adhésion de l’autre. Selon les genres et les catégories sociales le risque est plus ou moins fort et la prise de parole devient une bataille contre soi-même ou les autres.

Lors du colloque L’art oratoire : une révolution pédagogique, organisé par la BNF en décembre 2018, Charlotte Andres**** notait qu’« à l’école les garçons ont le réflexe de prendre la parole, ils ont plus l’habitude que les filles d’être écouté et entendu. Les femmes souffrent d’un manque de légitimité dans la parole. D’autant plus qu’elles ont tendance à rester dans ce qu’on attend d’elle, la délicatesse, la pudeur, elles sont souvent plus difficiles à déplacer. En tant que formateur il est important de les pousser à aller plus loin, à chercher plus loin, à s’opposer à la caricature normée ».

Face au langage nous sommes inégaux mais pas seulement en terme de genre, cependant ce n'est pas une fatalité ! Prendre conscience de notre différence c’est faire un pas vers une meilleure maîtrise du langage. Tous les points faibles peuvent devenir des avantages quand ils sont identifiés.

III/ Les nouvelles formes de paroles qui persuadent


Grâce au développement de nouveaux moyens d’expression et notamment des réseaux sociaux on assiste à l’émergence d’une manière de persuader avec une langue qui n’est pas celle du pouvoir officiel. Habituellement, on censure les prises de paroles où l’on ressent des émotions, de la colère par exemple, car on a l’habitude de voir des prises de paroles maîtrisées. Pourtant sur les réseaux ce sont les « coups de gueule » qui font « le buzz ». La parole se libère ?

Cette vidéo questionne la possibilité de l’émergence de cette parole plus extravertie dans la sphère politique qui a l’habitude d’une parole codifiée. Pour jouer avec les codes il est important de les connaître, d’avoir conscience de l’endroit d’où l’on parle. Ainsi, on peut amener une parole ludique, distanciée, critique sans que celle-ci soit perçue comme une agression par les auditeurs.

Travail et transmission sont les mots d’ordres pour lutter contre les inégalités liées au langage.

A vous de jouer et rendez-vous le mois prochain pour un nouvel article…

Angèle Arnaud

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*BARTHES, Roland, Mythologies, Seuil, 1970

** BOURDON, Brigitte, « Aristote, le pouvoir de l’orateur », Sciences humaines : Les Grands penseurs du langage, Mars 2017

*** NEVEU, Erik, « Pierre Bourdieu, derrière les mots un pouvoir », Sciences humaines : Les Grands penseurs du langage, Mars 2017

**** ANDRES, Charlotte, L’expression scénique au service de l’art oratoire, BNF, Colloque « l’art oratoire : une révolution pédagogique », Décembre 2018